Je suis quelqu’un d’Aminata Aidara

Hello la famille ! J’ai lu « Je suis quelqu’un » d’Aminata Aidara. L’expérience que j’ai vécu avec ce roman a été quelque peu déroutante, j’y reviendrai plus loin dans ce billet.

Aminata Aidara signe une saga familiale sur trois générations qui se déroule entre le Sénégal et la France, avec en toile de fond une histoire d’amour tragique. Les personnages sont beaux dans leur complexité et faiblesses. Nous les suivons au travers de lettres, mails, messages vocaux qu’ils s’envoient ou d’extraits de leurs journaux intimes ce qui permet de rentrer dans leur psychologie.

Ils se livrent tant dans leurs écrits que cela donne des portraits saisissants, sans concession de personnalités tourmentées par des problématiques spécifiques à leurs époques respectives.

Dans l’ouvrage s’entendent les voix des différents personnages. L’auteur a dressé une fresque psycho-sociale. Aux réalités spécifiques à chaque personnage, s’intègrent des thèmes tels que la colonisation, l’esclavage, le métissage, la condition de la femme, l’immigration et le mal du pays, la brutalité policière et tant d’autres.

Le roman s’articule autour de deux femmes, une mère et sa fille qui tour à tour vont convoquer d’autres protagonistes.

Estelle : la quête de liberté absolue.

Pour son anniversaire, son père lui révèle un secret de famille et lui fait comprendre qu’elle est en partie responsable. C’est ainsi que s’ouvre le roman. Estelle entre alors dans une période de crise. Le roman retrace l’origine de ce secret et ses implications.

Estelle a eu le malheur, enfant d’être plus attentive à son environnement que la moyenne. Ce qui l’a rendue témoin d’un terrible événement transformé en secret de famille. Elle se retrouve ainsi à 26 ans complètement perdue à lutter contre des démons qui ne sont pas les siens.

Je suis quelqu’un qui a fait sien des souvenirs qui ne lui appartiennent pas. Petite, je suis une sorte de passoire. Une espèce de filtre traversé par toutes les confidences et les purges possibles. (…) Il existe quelque chose de très innocent dans l’enfance de certaines personnes qui a manqué à la mienne.

L’auteur met le doigt sur un élément qui a résonné en moi : dans certaines familles, les enfants ne sont que des pions que les adultes bougent pour servir leurs intérêts ou palier à leurs manquements. Impuissants vis à vis des choix de leurs parents, ils se retrouvent parfois à en payer le prix. Ce phénomène a des conséquences sur la personnalité de ses enfants une fois adulte : c’est un des sujets du roman. Avec Estelle, Aminata Aidara a construit un personnage lumineux et dépressif dont on suit les errances. Elle choisit de vivre une vie de bohème, refuse de se fixer ou d’entretenir de relation amoureuse qui dure.

Le côté incantatoire de sa tirade dans le chapitre « Les délires » m’a lassé au début mais en avançant dans le roman, j’ai compris le besoin constant d’Estelle de se définir pour ne pas se noyer dans les exigences de son entourage. Elle lutte ainsi pour ne pas rentrer dans les cases que la société lui a préparées. Comme sa mère Penda, c’est une femme brillante qui veut vivre sa vie en ses propres termes.

Autour d’elle gravitent des personnages dont les interrogations et réflexions s’alignent aux siennes. Ce qui peut donner lieu à des échanges et réflexions profondes. Ici par exemple, Estelle vise juste en parlant avec sa mère d’un ami de la famille libraire qui passait son temps à décrire Estelle et ses sœurs comme d’anciennes reines guerrières africaines : c’est un de mes passages préféré du roman.

Moi aussi je l’aimais beaucoup et il me manque. Mais il faisait une erreur de point de vue. Il se plaçait haut, pour nous tendre la main, et si on la prenait, c’était pour nous balancer dans un passé mythique. Alors que déjà, personne n’a demandé son aide et qu’en plus on a droit à la considération quels que soient nos ancêtres.

Penda : la quête de soi

Quand la plupart du temps tu entends des femmes répéter qu’elles ont subi les pires horreurs de la part de leur mari et de la société pour le bien de leurs enfants et que tu tombes sur une femme qui dit non pour sauver sa propre vie avant tout, tu t’arrêtes sur son histoire pour en savoir plus.

Penda a quitté le Sénégal pour la France avec trois enfants sur quatre pour suivre son amant. Et cet événement a été fondateur dans la construction de ces enfants. Dans son sillage, on rencontre Eric, son amant, son soleil, celui par lequel « elle a longtemps regardé le monde ». Leur histoire d’amour tragique est à l’origine du secret de famille qui impactera chacun des personnages du roman.

Au fil de l’eau, on découvre une femme d’une grande intelligence avec un sens de l’observation acéré. Cependant ces qualités ne l’empêchent de vouloir se réaliser au travers d’autres personnes. Comme si elle ne s’autorisait pas à être elle-même. Pendant un moment elle vivra son rêve de continuer ses études en finançant celles de sa cousine Rama par exemple. Où elle entretient une fascination pour Frantz Fanon dont l’œuvre et les réflexions sont de véritables béquilles lors de sa découverte de l’auteur puis un tremplin pour développer ses propres idées.

J’ai eu beaucoup de mal avec le personnage de Penda. Sa personnalité m’a hérissé par moment et comme toujours, cela en dit plus sur moi qu’autre chose 😉. Je déteste ce cliché de la femme noire forte qui résiste à toute épreuve mais difficile de dire autre chose car à cinquante deux ans, Penda a décidé de se débarrasser de ses œillères et d’affronter ses démons. Pour cela elle commence par prendre son stylo.

Entre-temps j’écris pour me concentrer sur moi-même, pour comprendre ce que j’ai perdu et ce que j’ai trouvé dans cette longue attente du salut. J’ai décidé de me regarder. Le moment de le faire est arrivé. Je suis consciente qu’il y a eu beaucoup d’erreurs, car j’ai porté très tard mon uniforme de guerrière. Et je ne savais même pas le mettre correctement : il était si lourd !

 

Des personnages ancrés dans l’Histoire

Dans le roman, les personnages sont façonnés par l’histoire coloniale et africaine américaine. Le personnage de Cindy convoqué par Estelle et Penda est une afro américaine qui a choisi de militer sur le continent africain en s’installant au Sénégal. Sa lettre qui ouvre la troisième partie du roman est d’une part une fenêtre sur la condition des noirs aux Etats-Unis et de l’autre une véritable déclaration d’amour à l’Ile de Gorée où elle vit.

C’est un lieu de mémoire de souffrance inouïes. Les fantômes qui se lèvent, comme un avertissement éternel, avec la marée haute, sont des présences qu’on ne peut tous voir, mais qui touchent tout le monde.

En plus de leur passion amoureuse, Eric et Penda ont en commun que ce sont des descendants de colons. Ils se débattent avec leur héritage post colonial qui a un impact direct sur leur existence. Cette réalité a des répercussions. Eric pour sa part est « fils de harkis » et sa lettre à Penda nous plonge dans les conséquences de la guerre d’Algérie. C’est un homme en proie à un grand sentiment de culpabilité et de honte.

…mais nos vies et l’Histoire qui les a façonnées ne sont pas faciles à démêler, tu sais ?

Peut-être que c’est parce que c’est un roman tiroir avec plusieurs thèmes abordés, peut être que je l’ai lu trop rapidement pour m’en imprégner, quoi qu’il en soit je sais avoir eu en main une pépite mais j’ai vécu une expérience inhabituelle avec ce roman.

En général, je trouve un personnage même secondaire au wagon duquel je m’attache pour cheminer avec lui dans l’histoire. Cette connexion émotionnelle me donne toute la légitimité pour épier les moindres faits et geste des personnages. Mais ici, cela n’a pas pris. Je ne me suis pas sentie invitée. Du coup une distance s’est installée qui m’a donné la sensation d’être une voyeuse en lisant les lettres et les journaux des personnages. C’était très étrange. Je ne sais pas si quelqu’un me comprendra là-dessus mais c’est ce que j’ai ressenti.

J’espère que nous échangerons dessus ici ou sur les réseaux, à très vite !

Editions: Gallimard

Publication: 2018

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